Bye 2020 !

2020 n’a pas commencé en janvier, pour moi, mais en décembre 2019. Les métros et trains gelés par la grève a forcé les Parisiens marcheurs à soudain envahir les trottoirs, beaucoup le nez en l’air, étonnés de voir une ville qu’ils ignoraient en temps normal. J’en viens presque à regretter ces trajets, que j’aimais documenter, témoin de ces tableaux d’une époque déjà étrange. En traversant quotidiennement la cour du Louvre, voir d’un seul coup les touristes désœuvrés face au musée en grève dont le parvis était rempli d’une manifestation avait un côté toile de maître en mouvement qui aurait eu sa place dans l’aile Sully. Grève poursuivie jusqu’en janvier, les joies de la marche devenaient quelque peu épuisantes et routinières. Je me suis mise au scooter électrique jusqu’à craindre le Parisien énervé et finir par comprendre le ballet d’insultes sur la route dans lequel on se laisse facilement embarquer.

Février était un condensé d’incertitudes, j’allais franchir bientôt le cap des 30 ans, ce qui m’angoissait et par conséquent me forçait à faire un bilan de ma vie. C’est drôle comme on peut se sentir adulte mais encore ado à la fois. Vivre à Paris implique un loyer qui défie la stratosphère et mon salaire ne me permettait pas de considérer avoir plus grand qu’un studio et clic-clac. Je me sentais déjà à bout dans mon métier et la motivation était en chute libre. À côté, ici, j’aimais réaliser des images plus réconfortantes et témoignant d’un monde à part, loin de mes tracas. Le féminisme n’avait pas fini de crier, Haenel et Maïga en première ligne, on se lève et on se casse a finalement été mon mot d’ordre de l’année.

Mais c’est finalement un nouvel arrivant qui écrasera un temps tout le reste, on ne le présente plus, on a d’ailleurs rapidement fait connaissance lui et moi. Confinée confortablement grâce à la famille de mon copain, j’ai obtenu une pause inespérée. Hébétée pendant plusieurs jours, une question s’est extirpée d’un magma de pensées : qu’est-ce que je fiche sur cette plate-forme, qu’est-ce que je raconte et à quoi ça sert ? Je voyais surgir de tous les côtés des articles moquant ces célébrités chantant avec un air triste dans leurs manoirs, moquant les influenceurs et leurs partenariats soudainement hors sujet, la vacuité des journaux intimes de confinement en maison de campagne. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Cesser de poster, attendre de ressortir pour parler de sujets plus légers ? Incapable de ne rien faire de mes journées, il me fallait un exercice. Merci Pinterest et ces vieux tableaux que je continue de remplir sans but précis, c’est dans ma compilation de photos « Antan Lontan » que j’ai trouvé mon sujet, que j’ai tenu plus d’un mois, fouillant avec joie divers sites de musées et d’Histoire. Chaque jour je vous ai partagé mes images, accompagnées d’un texte d’explication, de références, de ressentis, mais aussi de musique que j’ai été heureuse de voir appréciée par tant de personnes non-antillaises.
La réponse face à cette série a été bien plus large que je ne le pensais, moi qui étais persuadée que cela n’intéresserait pas grand monde, sans doute habituée par l’invisibilisation de la culture antillaise en France. Le plus positif dans ces réponses a été la découverte de nombreux comptes passionnants et engagés, ainsi que plusieurs personnes que j’ai pu rencontrer par la suite. Le plus incroyable étant cette proposition d’exposition à Fort-de-France, que je peinais à croire tant j’en étais émue. En sortie de confinement je retrouvais ma vie salariale, la tête ailleurs, ballottée entre tous ces événements mais aussi par la peur de retrouver un contact avec le monde et les clients. Le stress m’est revenu en pleine poire, mais plus pour longtemps, car j’avais annoncé mon départ un mois plus tôt.

Puis arrive le grondement suite au meurtre de Georges Floyd, les images omniprésentes, le sentiment d’être à ras bord s’est vite fait sentir. Je n’ai pas quitté mon téléphone de la semaine, partageant à tour de bras, roulant des yeux face aux opportunismes, me demandant ce que je pouvais faire de plus. L’instant lumineux a été la foule répondant à l’appel d’Assa Traoré, montrant que la France n’était pas en reste.

J’ai eu la chance incroyable de pouvoir aller en Martinique pour voir l’exposition, et cela s’est avéré être le voyage le plus nourrissant de ma vie. Avant de partir, c’est Keziah, jeune militant Martiniquais, qui finissait en sang et fractures aux mains de la police. Là encore, les images ont tourné et les manifestations en réponse ont éclaté. Le propriétaire de l’appartement que je louais me proposait de peut être trouver un autre, celui-ci étant situé à côté du commissariat de Fort-de-France, où les heurts avaient commencé. J’ai refusé, ayant même en tête de participer et de photographier.
C’est dans le contexte des déboulonnages que je suis arrivée, l’ambiance était politique, tout le monde s’interrogeait et en parlait, j’ai passé pas mal de temps à écouter. Les merveilleuses Claire Roseau et Meryl Dupouy m’ont emmenée un peu partout dans l’île, pour que je rencontre tout un tas de personnes passionnantes, dont André Mangatal, Apiculteur et éleveur d’écrevisses, qui m’a un peu intimidée, Ricardo Ozier-Lafontaine, artiste contemporain, qui m’a raconté l’histoire de l’art Martiniquais mais m’a aussi fait cadeau de passer une journée dans son studio, Alexandra Harnais, présidente de l’association Amazones, qui m’a proposé une opportunité en or. Je me suis promenée dans la maison de Césaire, au jardin de Balata que je n’avais pas vu depuis mes 11 ans, dans le Fort-de-France de Valy Edmond-Mariette et bien plus encore. C’est aussi un coup de cœur pour des personnes qui m’ont fait beaucoup de bien au cœur et à l’âme, comme Shanon Barro et Gwenola Coma ou encore mon cousin Andrew.

Je suis rentrée de ce séjour bien trop court pour reprendre le travail pour mes derniers mois, maintenant persuadée que je ne voulais plus exercer le métier de joaillière, dans lequel je me sentais toujours au bout d’un moment pieds et mains liés. Le monde extérieur était plein de dangers mais aussi plein de promesses et j’étais persuadée que je regretterais un jour de ne pas avoir pris mon envol.

Suite à la proposition des Amazones, j’ai pu réaliser mon premier édito magazine en tant que photographe, entourée de femmes extraordinaires, modèles, femmes de l’association, maquilleuse, logeuse. À ce jour, ces photos sont celles dont je suis la plus fière, parce qu’elles se sont trouvées belles.

Mon dernier jour de boulot a aussi été celui du premier jour du confinement saison deux, c’était bien ma veine. J’ai repris l’exercice, qui cette fois m’a forcée à l’introspection. En parallèle j’ai constitué mon nouveau statut, ai pris une comptable, commencé à prendre des initiatives. Vous m’avez acheté beaucoup de tirages et très honnêtement je n’y croyais pas.

Les réunions familiales ont pris un coup, mais je suis heureuse car nous nous en sommes bien sortis, mes grands-parents et moi d’un côté et le reste en FaceTime. L’amour et la magie ont été au rendez-vous et ça a été une belle conclusion.

Pour 2021, je sais que nous ne retournerons pas à la normale, et c’est un bon point à mon sens. Nous nous interrogeons sur notre consommation et sur le système dans lequel nous vivons, dont la conséquence sur nos vies planait déjà depuis longtemps. À nous de repenser tout ça et de laisser les réfractaires dans leur coin, en évitant de leur donner plus de lumière qu’à celleux qui proposent des solutions bien plus belles pour un avenir commun.

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